Accueil Date de création : 25/04/07 Dernière mise à jour : 27/11/07 16:53 / 197 articles publiés
 

Le 6 août 1913  posté le jeudi 26 avril 2007 18:16

Mon père en 1913 (Photo trouvée chez Chantal F.)

 

 

C’est mon père... André LEFAY,

Il rentre chez lui au 28 rue Baudelaire à Paris 12ème .

Ce 6 août 1913, la journée est chaude, elle a été remplie d‘obligations professionnelles. Depuis maintenant quatre ans, André a repris le commerce familial tenu par ses parents à Tours depuis des générations. De cette fabrication de rubans et de colifichets, il a su créer et développer une manufacture de vêtements féminins. Il fait fabriquer dans trois ateliers, des sous-vêtements et des vêtements pour femmes.Auparavant, c’étaient de tous petits ateliers de couture, où des couturières locales réalisaient ces travaux. Mon père André Lefay, ingénieur diplômé de l’École Centrale, a su concevoir une nouvelle façon de s’habiller en rendant la femme plus élégante au moindre prix.

Ces ateliers sont installés à Tours, Troyes et Paris, au 124 rue Daumesnil, non loin de son habitation. Dans ces lieux, il a ouvert la possibilité d’acheter sur place ses nouvelles créations.

André, Louis, Georges Lefay, est de taille assez grande, environ 1 m 72. C’est un grand sportif, il aime la natation et traverse la Loire l’été, relevant des défis avec ses camarades. Né à Tours le 6 août 1881, d’une famille commerçante, puisque ses parents fabriquent et vendent des colifichets, de la passementerie, des rubans, corsages, jupons et sous-vêtements. Cécile Princé, sa mère est née à Langeais, d‘une famille nombreuse résidant depuis au moins trois siècles dans cette ville. Les Princé étaient bouchers de père en fils.

Cécile Princé a épousé Jean Lefay, natif de la Chapelle sur Loire, le 3 Octobre 1876. André a deux sœurs Marie et Gabrielle. Marie est en réalité sa demi-sœur, née d’un premier mariage de son père Jean Lefay avec Mademoiselle Marie Régnier décédée le 15 juillet 1875 à Tours.

Cécile et Jean Lefay, ses parents ont toujours été fiers de lui. Depuis 1908, date du décès de Jean Lefay, Cécile sa mère a assuré seule la bonne marche du commerce de ruban qu’ils avaient fondé, à Tours et qui leur permettait d’avoir une existence confortable. Celui-ci est maintenant complètement dépassé et vieillot. Les nouveautés fabriquées dans les ateliers de mon père, collent bien au besoin pressant d’une population féminine, en demande de beaux linges fins et pratiques.

André n’est pas seul dans cette aventure. A la sortie de l’École Centrale en 1907 et après deux ans de service militaire obligatoire, il s’est associé avec un autre centralien, sorti la même année que lui, Pierre de Keberlin.

Cette grande école, leur a beaucoup appris, tant au niveau technique de fabrication, que prises d’initiatives et responsabilités, et création de nouvelles activités. Des hommes, sortis eux aussi, de la même École, comme André Citroën, sont restés en contact avec mon père.

André est passionné par son travail. Il en parle aisément et montre de réelles aptitudes à commander les ouvriers et ouvrières. Il fourmille d’idées nouvelles.

Pourtant sans Camille, il n’aurait pas atteint ce niveau de réussite actuelle.

Camille GAIGNON, c’est ma mère.

 

Il l’a rencontré dans l’atelier de fabrication, rue Daumesnil. Avec son amie, Blanche Isidore, elles ont été embauchées en 1909 à l’ouverture, pour présenter à la clientèle les vêtements fabriqués en atelier. Ce point de vente s’est vraiment développé à l’initiative de ces deux jeunes et jolies femmes, qui en prenant à cœur ce commerce, ont contribué à sa promotion.

Comme je l’ai dit, Camille et Blanche sont très jolies. A leur début, elles avaient 23 ans et n’hésitaient pas l’une et l’autre à revêtir les vêtements fabriqués dans les ateliers pour les présenter à la clientèle, et ainsi mieux les convaincre de leur choix. Elles sont les mannequins de la maison.

C’est cette initiative qui avait plu à André, car en effet on venait, nombreux, en famille acheter les vêtements présentés par Camille et Blanche.

Camille avait également décoré la partie de l’atelier qui servait à la vente. Les visiteurs étaient reçus dans un salon bleu, des sièges confortables permettaient de se reposer, de choisir le vêtement en toute sérénité.

 

Ma mère, Camille Gaignon, a de longs cheveux blonds vénitiens, frisés. Elle est mince, élancée, grande. Elle apparaît, un peu comme une fée dans cet univers commercial. Elle se coiffe très souvent avec un chignon fixé sur le haut de la tête, son port de tête est alors superbe. Ses yeux ont une couleur indéfinissable, un peu vert comme la mer, quand le temps se charge et que la houle va commencer à déferler.

Camille, Marguerite Gaignon est née le 16 novembre 1886 à Paris 6ème, au 79 rue de Seine, fille de Louis, Émile Gaignon et de Caroline Hessner qui habite en 1913, au 24 rue de Ménilmontant. Camille dessine la plupart de ses tenues vestimentaires et les donne à fabriquer en atelier.

Native de Paris elle connaît bien cette ville qu’elle aime. Elle veut réussir sa vie. Sa mère, veuve de bonne heure de Louis Gaignon, son époux, a du très vite faire des heures de ménage chez les bourgeois du 20ème arrondissement, pour nourrir et élever Camille et son demi-frère Georges, issu de sa deuxième union.

 

Camille a appris la couture, elle sait tailler, bâtir et coudre robes, manteaux, et autres vêtements. Quand André lui fait des compliments sur son travail, elle en éprouve beaucoup de fierté. Elle est sortie du lot commun des femmes, elle sait que son dessein se profile à l’horizon.

Elle a expliqué, un jour à André sa manière de voir les choses. C’était alors en 1910, le point de vente venait d’ouvrir et pour devenir ce qu’il est aujourd‘hui, il lui avait, alors alloué un budget, pour la décoration et l’accueil du public.

André et elle se voyait régulièrement pour faire le point sur le développement de cette activité, peu à peu ils ont commencé à sortir dîner ensemble en ville.

Aujourd’hui, leur amour n’est plus un secret pour personne. Depuis 1911, ils se sont installés tous les deux dans le bel immeuble neuf de la rue Charles Baudelaire, au numéro 28. Celui-ci a été construit dans les dernières années du 19ème siècle, vers 1880, il comprend 6 étages. Mon père et ma mère occupent un appartement au 1er étage, avec balcon. C’est spacieux, avec chambre et salle à manger. L’activité d’André, ingénieur, lui permet de se verser un salaire confortable et de pouvoir payer l’achat de ce bel appartement.

Leur liaison n’est pas restée cachée pour la famille. Cécile Lefay ne semble pas prête à accepter que son fils unique et bien-aimé se mette en ménage avec Camille.

Elle aurait souhaité qu’André se marie avec une jeune fille de la région de Touraine, de leur milieu bourgeois et commerçant, pour préserver à la fois les intérêts et la façon de vivre de la famille. La présentation d’une prétendante avait été entreprise par Cécile, ma grand-mère, mais André avide de sa liberté s’était enfui à Londres. De là il avait envoyé un télégramme à sa mère lui disant l’impossibilité de cette rencontre. Cécile avait alors compris, elle avait renoncé à marier son fils contre sa volonté.

Camille est née dans une famille relativement modeste.

Elle est allée à l’école, comme tous les enfants, puisque la scolarité est obligatoire depuis Jules Ferry. Elle a obtenu son certificat d’études. Ensuite elle a été apprentie chez une couturière qui lui a enseigné le métier. Elle a appris à apporter du soin à son travail, aux finitions, à bien repasser le travail exécuté pour le présenter aux clients.Elle a appris à travailler le drapé et le flou. Pour le dessin des vêtement c’est venu un peu tout seul, elle a dessiné un jour une robe, l’a exécuté. La cliente pour qui elle travaillait s’est alors extasiée en voyant le robe terminée, elle l’a acheté sans difficultés.

Entre André et Camille il y a sans aucun doute une différence culturelle.

Par son ouverture d’esprit, sa curiosité et son avidité à connaître, Camille fait la démonstration qu’elle peut soutenir une conversation et prendre part à des responsabilités.

Cécile l’a rencontré une fois à l’occasion d’un bref passage à Paris. Elle se déplaçait pour connaître la nouvelle affaire de son fils. Elle a alors vu, le temps d’un repas, la compagne de son fils.

Elle n’a fait aucune réflexion, sur ce sujet qu‘elle considère sans doute comme fort délicat.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le 6 août 1913 (suite)  posté le jeudi 26 avril 2007 18:59

 28 rue Baudelaire Paris 12ème

 

En rentrant chez lui, à pied, ce soir du 6 août 1913, mon père qui emprunte les rues de Paris songe à tout cela. Aujourd’hui c’est son anniversaire et Camille a quitté son travail avant lui pour préparer un petit dîner, à l’occasion de ses 32 ans.

Revenir à pied de son travail à son domicile n’est pas bien compliqué, de la rue Daumesnil à la rue Baudelaire, il y a environ 1 kilomètre 700. Par ce temps c’est une belle promenade, surtout après une grande journée de travail. Le soleil est encore haut, car il est juste 8 heures du soir, la chaleur est toujours forte. André pense à sa vie, à ses projets… Avec Camille, ils pourraient maintenant fonder une famille.Tous les deux ont l’âge, les moyens financiers, les espérances. Mais en ce moment des bruits courent, des bruits de récession. Faut-il remettre à plus tard ? Ont-ils d’ailleurs besoin de se marier ? La vie à deux, comme ils la vivent maintenant depuis trois ans est satisfaisante. André se sent libre, lui le bon vivant, le joyeux drille. Il se sent, néanmoins si proche de Camille, la tendre, la « douce Miette » comme tout le monde l’appelle. Il va rendre visite à sa mère, à Tours, avec régularité. Elle aussi peut venir chez lui, quand elle se rend à Paris par le train. André ne veut pas se sentir trop lié à Camille qui elle aussi tient à son indépendance. Mais jusqu’à quel point ?

Pour une femme se marier est une finalité dans la société.

Mademoiselle Camille Gaignon n’est pas Madame André Lefay ! Titre peut-être plus enviable !

Cela peut avoir des incidences sur le désir de fonder une famille, c’est à dire d’avoir un enfant. Est-ce qu’il en sont là tous les deux ? S’il se marie avec Camille, André en est à peu près certain, sa mère Cécile va se fâcher avec lui et rompre leurs relations. Il ne pourra pas supporter de ne plus voir sa mère.

Il se demande pourquoi la vie pose des drames d’une telle violence, car les choix sont impossibles. C’est un véritable dilemme cornélien…

Il aime Camille, il veut vivre avec elle, désire avoir des enfants. Il aime sa mère et sa soeur qui l’ont tellement choyé et su le comprendre.

Il préfère ne pas choisir, éviter de se poser ces questions qui le dépassent et vivre le moment présent. Peut-être manque-t-il de courage ?

Il a déjà abordé ce grave thème avec sa famille, cela ne s’est pas bien passé du tout. Ils le désirent auprès d’eux, dans leur Touraine natale, proche de la Loire majestueuse, marié avec une jeune fille de leurs connaissances. La conversation a mal tourné, il est parti bien mal à l’aise. Ils pensent, que Camille est une lubie, une passade.

Pourtant lui, André, sait qu’il tient réellement à cette femme, qu’il a déjà fait le choix en vivant auprès d’elle.

André franchit les derniers mètres de la rue du Faubourg Saint Antoine, dans quelques instants il arrive au 28 rue Charles Baudelaire.

Il soulève son canotier et s’éponge le front avec son mouchoir. Ses cheveux noirs foncés sont déjà par endroits grisonnants. C’est assez étonnant de voir un homme jeune avec des tempes légèrement blanchissantes.

Il aurait dû prendre le métro, dont la ligne fonctionne depuis maintenant plus de dix ans, il aurait eu moins chaud…

 

A son arrivée, l’appartement lui parait très frais, par rapport au dehors. Camille lui saute au cou. Elle a mis son tablier pour préparer le repas. Comme le temps est au chaud, elle explique que le repas se veut rafraîchissant… mais excellent. Elle est passée dans la rue acheter chez le traiteur quelques bons plats. Elle est ravissante, ses cheveux blonds sont relevés et laissent voir sa nuque fragile. Ma mère est une grande femme, elle fait un mètre soixante cinq. Sa taille fine est enserrée dans une jupe longue et souple en organdi blanc, elle a l’air d’une nymphe…

 

«Après souper nous sortirons » dit-elle à André dans une demande mi-interrogative, mi-affirmative. Ses beaux yeux verts grisés se mettent à briller.

« Oui, bien sûr » lui répond-il «Que veux-tu aller voir ? »

« Si nous allions au Théâtre des Champs Elysées, celui qui à ouvert en mai, nous pourrions voir le Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky, dont tout le monde dit tant de mal, il y a encore des places sans avoir à les réserver, m’a dit l’ouvreuse. »

« Regarde » lui dit André « J’ai eu la même idée que toi et je me suis procuré deux billets pour ce soir, cela tombe vraiment bien »

Camille éclate de rire, elle le reconnaît bien là, c’est son anniversaire et c’est lui qui fait une surprise….

 

Elle est vraiment contente d’aller voir ce divertissement. Elle pourra ainsi en parler avec Blanche, qui, elle l’a déjà vu.

 

Ils décident de passer à table. André trouve sur son assiette un paquet : «  Bon anniversaire, mon Chéri » lui dit Camille. Le paquet ouvert révèle son secret, une cravate à pois en forme de nœud papillon. André en fait la collection et ne porte que ce style de cravates. Celle-ci est bleu foncé à points blancs, en taffetas. Il est très content, car en effet il en change souvent. Il doit être tous les jours impeccable, il est lui-même, l’image de ce qu’il vend. Il pourrait en mettre en fabrication, car les cravates sont très demandées.

Mais ce soir halte au travail, il verra demain.

Ce soir c’est la fête, profitons ensemble de ce bon repas et de la soirée.

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Le 16 Novembre 1913  posté le vendredi 27 avril 2007 18:27

 

 

C’est l’anniversaire de ma mère, qui fête aujourd’hui ses 27 ans.

L’appartement de la rue Baudelaire est pour cet événement le théâtre de festivités. Beaucoup d’amis sont invités, Camille, splendide dans sa robe de fête souffle les 27 bougies, de son gâteau

Elle tient à faire un petit discours pour dire son bonheur de voir tout le monde autour d’elle, son amour pour André et annoncer à l’ensemble des invités qu’André et elle vont avoir un enfant.

Ce projet commun a démarré en août et maintenant se concrétise par la naissance d’un bébé prévue aux alentours de début juillet 1914. Tous les amis enchantés font une ovation au jeune couple.

André et Camille sont rayonnants, ils réalisent leur projet, construire une famille malgré les difficultés familiales, professionnelles et l’atmosphère politique tendue.

 

A leur âge, elle 27 ans, lui 32 ans, c’est un projet normal, même banal.

 

L’activité d’André marche de mieux en mieux.

Depuis un mois Camille a mis en place un service de vente par correspondance. C’est une innovation, les commandes affluent. Chacun et chacune, en province et dans les campagnes, veulent s’habiller selon la mode parisienne.

 

Mon arrière Grand-Père, Michel Princé, de Langeais, marchand de chèvres à la naissance de sa fille Cécile, ma Grand-Mère, serait fier de son petit-fils, mon père.

André s’est constitué un autre métier, tout aussi lucratif, dans le textile. Régulièrement, il se déplace vers Troyes et Tours, pour suivre la bonne marche des ateliers de fabrication et surveiller la production et les ventes.

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Le 27 Juin 1914 : Drame en naissant  posté le vendredi 27 avril 2007 19:20

C’est la dernière photo de ma mère. Elle est allongée sur son lit pâle, gisante, comme une morte. Elle est dans la pénombre de la tiédeur de fin juin Elle est immobile, les yeux fermés, sans vie.

C’est ma Maman…

 

Blanche vient juste de fermer les volets de la chambre,  en ce soir du 27 juin 1914, il fait si beau dehors. Le temps est chaud pour la saison, les hirondelles dans l’air du soir crient à tue tête en pourchassant les insectes. Je suis dans les bras de Blanche, qui me tient serré, contre elle, je suis bien… Elle me dit « Regarde ta maman, regarde la bien, tu ne la verras plus jamais, elle est partie au ciel et de là-haut elle te protège.» Sur le visage de Blanche roulent de grosses larmes. Je regarde ma mère, allongée sur son lit. Elle est belle. Ses mains sont jointes sur sa poitrine et on lui a mis un chapelet autour de ses doigts blancs. De blanc aussi elle est habillée, de cette belle robe en organdi, qu’elle avait mis pour l’anniversaire de mon père l’an dernier. Ses cheveux longs, blonds et frisés, descendent le long de ses épaules et reviennent devant, jusqu’à sa taille, encadrant son visage ovale et grave. Aujourd’hui point de chignon...Elle repose avec juste un peu de rose à la pointe des pommettes. Elle paraît ainsi endormie, comme la Belle au Bois dormant. Son lit, aux initiales sculptées, me semble un grand vaisseau l’emportant loin de moi, au bout du monde. Adieu ma mère, jamais, je ne te connaîtrais… Ce soir, âgée de 9 heures je me suis endormie dans les bras de ma marraine qui veille sur moi.

Ce samedi 27 juin 1914, André s’est absenté, il est parti depuis la veille. Il sait que le terme de Camille approche et envisage de ne plus bouger à partir du début juillet. Mais les événements politiques actuels laissent prévoir des difficultés et certains clients remettent à plus tard pour régler leurs factures ou pour passer commande. André est bien obligé d’être présent sur le terrain pour réconforter la clientèle inquiète. On a confiance en lui … alors les affaires repartent. Camille se sent particulièrement fatiguée depuis quelques temps. Cette fin de grossesse lui semble longue, surtout depuis que la chaleur s’est installée. En cette fin de mois de juin, le temps est magnifique, chaud et sec. Elle a arrêté de- puis plusieurs semaines déjà de se rendre au 124 Avenue Daumesnil. C’est Blanche qui la remplace entièrement. André vient d’embaucher deux employés jeunes et dynamiques pour la seconder, Jules Lheritier, trente ans et Armand Merlet vingt huit ans.

Ils travaillent tous les deux à l’expédition des commandes: très efficaces ils accomplissent leur travail avec beaucoup de minutie.

Camille prépare la naissance du bébé. Le médecin et la sage femme qui la suivent sont très rassurants, lui recommandent de bien se reposer. Avec André, elle a préparé la chambre, et la layette. Tout est prêt. La veille encore, elle achetait une petite commode style Louis XVI, avec plusieurs tiroirs pour facilement ranger les chaussons, les bonnets, les bavoirs et les mouchoirs de cou du bébé.

Depuis quatre heures du matin, Camille est maintenant réveillée. Elle sait qu’André ne revient que le dimanche 28 au soir, car il passe à Tours et mangera le dimanche midi chez sa mère.

Dans l’immeuble, rue Baudelaire, il n’y a personne, sa voisine lui a dit hier soir qu’elle partait s’aérer à la campagne, car la chaleur de Paris l’étouffait. Blanche est chez elle au 41 rue du Poitou. Elle passera vers 16 heures ou 17 heures en fin d’après-midi pour prendre des nouvelles de Camille.

En réalité, Camille est seule, mais n’éprouve aucune crainte. Elle est si heureuse de vivre, d’être aimée et de mettre au monde bientôt un enfant. Depuis plus de deux heures le « travail » est commencé. Camille ne sait pas grand chose sur la médecine, mais elle éprouve des tiraillements et des douleurs contractants son ventre. Elle se doute de l’évolution des événements.

Un bon repos et cela va peut-être s’arrêter, en effet le médecin lui a fixé la date de l’accouchement autour du 6 juillet. « C’est trop tôt » pense-t-elle « J’ai encore du temps ».

Mais les douleurs ne passent pas, au contraire elle sent qu’elles sont maintenant très fortes. Il faut prévenir Blanche. Peut-être que la voisine n’est pas encore partie. Elle sort sur le palier et frappe à la porte de l’appartement d’à côté. Mais personne ne répond, elle s’en doutait. Elle sait très bien se débrouiller seule, mais là, elle ne peut plus rien entreprendre et retourne dans son lit.

Comment avertir quelqu’un ? Elle aurait dû dire à Blanche de venir passer la nuit avec elle.

Elle décide d’ouvrir la fenêtre, le temps est superbe et le soleil brille. Oui, elle va envoyer un message à Blanche, pour qu’elle vienne le plus vite possible. Elle voit le petit vendeur de journaux à qui elle achète tous les matins le journal et les magazines de mode, elle l’appelle. Il est là, à deux mètres de son appartement. «Il me reconnaît» pense-t-elle «Viens crie-t-elle, j’ai besoin de toi pour me faire une course » « J’arrive, madame » répond-il. Pendant qu’il monte l’escalier du premier étage quatre à quatre, Camille prépare rapidement un mot pour Blanche : « Viens vite le bébé est en train de naître. Camille ». Le jeune garçon sonne. Il voit cette femme qu’il connaît, devant lui en chemise de nuit, les cheveux défaits répandus sur ses épaules, pâle, se tenant le ventre à deux mains et qui s’appuie contre le montant de la porte.

« Qu’est-ce qui vous arrive, madame ? » demande le Titi parisien  « C’est le bébé qui demande à sortir » dit-elle dans un souffle, « Va vite porter ce mot à Mademoiselle Isidore, 41 rue du Poitou, c’est urgent, voilà pour ta course, mais fais vite, tu en as pour une demi-heure de route, vers 9 heures, tu y seras  ».

Camille lui donne un gros billet de 5 francs, elle n’a pas de monnaie et ce n’est pas le moment de vouloir être pingre. Elle veut aussi que le gamin fasse la commission. Il part, Camille est épuisée, elle se rallonge. Les douleurs sont très vives et rapides. Elle tient à deux mains le montant en bois ciré de la tête de lit qui porte ses initiales, attend en respirant fort que les douleurs diminuent. Elles sont maintenant rythmées, s’arrêtent, repartent, reviennent de plus en plus violentes à intervalles réguliers.

« Mais quelle heure est-il donc ? » Elle soulève la tête pour voir la pendulette posée sur le marbre coloré de la table de nuit, celle-ci indique 9 heures 45. « Que fait Blanche, pourquoi n’est-elle pas là ? » Toute à sa douleur elle n’a plus la force d’avertir quiconque. Elle rassemble ses forces. Seule elle va donner naissance à son enfant, seule, elle va le faire naître, seule… désespérément seule.

La violence des douleurs l’empêchent de penser, elle garde sa lucidité, son énergie pour se concentrer sur ce qui est l’essentiel, donner la vie. Qu’importe la solitude devant cet événement, elle se sent soudain capable de pousser avec force, pour expulser l’enfant de son corps. Accroupie, à côté de son lit, elle se met à pousser. Des cris rauques, qu’elle ne peut retenir sortent d’elle-même, comme venant du fond des âges. Elle pousse de toutes ses forces en hurlant et dans un ultime effort, elle sent l’enfant sortir de son corps et glisser le long de ses cuisses. Le petit corps blanc tombe mollement sur la carpette, retenu par les mains de Camille, qui le soutient, évitant ainsi un choc trop fort avec le sol.

 

Elle éprouve immédiatement un grand soulagement. Elle prend le petit corps dans ses bras, l’enfant respire, crie un peu et regarde sa mère avec ses grands yeux gris. Elle serre ce petit être sur sa poitrine encore rattaché à elle par le cordon ombilical. Elle pleure de joie, assisse par terre, elle tient cet enfant sur elle. De longues minutes passent elle ne sait pas quoi faire, elle doit maintenant couper ce cordon qui les relie l’une à l’autre.

C’est une petite fille qui est née, Madeleine, c’est le prénom qu’elle me donne, qui avait été choisi par elle et André. « Comme les petites filles modèles » disait André, « Camille et Madeleine »

 

Alors elle décide de me parler, elle m’attend depuis de si longs mois, elle me raconte la solitude de ma naissance, qu’elle m’aime, que maintenant il y a le bonheur...

Elle se lève et s’occupe de moi. Malgré les saignements, elle coupe le cordon, le ligature, m’habille, moi ce bébé, dont on ne saura jamais le poids de naissance. Elle écrit sur un papier « Naissance de Madeleine ce matin 27 juin 1914 à 10 heures ». Tous ces soins l’occupent pendant une bonne heure. Ensuite très lasse elle se rallonge dans le lit en prenant bien soin de protéger le matelas par d’épaisses serviettes éponges. Elle se sent épuisée et le sang ne s’arrête pas . Elle me prend dans ses bras, me donne le sein pour ma première tétée et s’endort à côté de moi, complètement affaiblie par la perte importante de son sang, qui ne s’arrête pas, qui ne s‘arrêtera jamais...

C’est Blanche qui en fin d’après-midi, vers dix huit heures trente, est passée prendre des nouvelles, affolée par le mot trouvé sous sa porte.

De bonne heure ce matin, elle était partie voir sa mère à Triel sur Seine, à 27 Kilomètres de Paris. En rentrant vers dix sept heures trente, elle trouve le mot, glissé par le gamin ce matin sous sa porte de l’appartement.

 

Quand elle entre dans la chambre, elle comprend qu’un accident est arrivé.

Le corps de ma mère est encore tiède. Mais l’hémorragie a été trop importante...

« Vite un médecin »  a-t-elle crié en se penchant par la fenêtre. Aussitôt plusieurs personnes sont montées pour lui porter de l’aide. Le docteur Meursault, dont le cabinet est au début de la rue Charles Baudelaire, est venu immédiatement. « Trop tard,  dit-il,  elle est décédée, il n’y a plus rien à faire. ».

 

C’est la panique. Comment joindre André ? Que faire de ce bébé, accroché à sa mère ? Blanche est affolée et pleure son amie Camille, qu’elle n’a pas su aider au dernier moment.

Il faut nettoyer cette chambre, refaire le lit, préparer la défunte par une toilette digne de son dernier voyage.

Elle a besoin d’aide.

Avec Jules Lhéritier et Armand Merlet, qu’elle a fait chercher, ils font face à la situation.

Le décès de ma mère a été enregistré à la mairie du 12ème arrondissement de Paris, au 130 avenue Daumesnil, le dimanche 28 juin 1914 à deux heures et demie de l’après-midi. Ce sont Jules Lhéritier trente ans et Armand Merlet vingt huit ans qui ont fait cette déclaration de décès.

 

Ma naissance a été déclarée le 29 juin 1914 à une heure et quart de l’après-midi, par mon père, qui m’a présenté aux services de l’État Civil. Blanche Isidore et le demi frère de ma mère Georges Talvare étaient présents. Ils ont signé l’acte de ma naissance. J’ai reçu les prénoms de Camille, Madeleine, Blanche.

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Le 6 août 1914  posté le dimanche 29 avril 2007 14:39

 Photo d'André Lefay retrouvé par Pierre V. en 2005

 

C’est une photographie de mon père, il porte l’uniforme, il est très sérieux et triste … Il part à la guerre.

Ses cheveux sont maintenant plus grisonnants.

Aujourd’hui, c’est son anniversaire, il a 33 ans. Quatre jours après l’avis de mobilisation, il est déjà sur la ligne de front.

Il a écrit à ma grand’mère Cécile une lettre en y joignant cette photo.En voici le texte, je m’en souviens, car ma Grand’mère me l’avait lu à plusieurs reprises.

Tout bascule. le monde bouge, c’est l’envers du décor. A la joie d’il y a un an, en 1913, succède l’amertume et la tristesse. Pourquoi de tels événements, des renversements de situation en si peu de temps ? Circonstances personnelles dramatiques, circonstances internationales toutes aussi tragiques et dramatiques, André a 33 ans, l’univers s’effrondre sur lui, le laissant pantelant et psychologiquement blessé. Ma naissance et surtout les conditions dans lesquelles elle a eu lieu, lui laisse une profonde tristesse, un goût amer du désespoir.

La déclaration de Guerre du dimanche 2 août 1914, le surprend et son émotion quatre jours après est à son paroxysme.

 

 

 

                                                         Ce 6 août 1914

 

Chère Maman,

 

J’ai décidé de m’engager pour combattre l’ennemi allemand sur le front de l’Est et du Nord. Je suis déjà en poste, dans les Ardennes près de la frontière belge. Les combats commencent à être sérieux. Mais je vais bien et je suis content d’être là-bas pour servir la Patrie. Je ne pouvais plus rester à Paris. Depuis la mort de Camille, ma vie a été brisée, vous le savez car je vous l’ai déjà dit. Je n’avais goût à rien et je voulais presque en finir avec la vie. Même mon amour pour vous n’aurait rien pu changer. J’ai fait vider l’appartement, il est maintenant en vente et je vous demanderai de bien vouloir suivre cette affaire, c’est notre Notaire de Tours, Maître Mainfray, qui s’occupe de tout et vous fera signer les papiers, si cela est nécessaire. Les meubles de Camille et notamment sa chambre à coucher ont été placés au garde meubles. Blanche m’a suggéré de les conserver jusqu’à la majorité de la petite pour qu’elle puisse avoir plus tard un souvenir de sa mère. Cette petite Madeleine, je ne veux pas la voir, c’est elle qui est la cause du décès de Camille, et je lui en veux d’exister, même si finalement c‘est une petite innocente.

Je me sens extrêmement coupable de ne pas avoir été là au moment de cette naissance, tout serait différent maintenant.

C’est Blanche, qui depuis ce jour dramatique, de ce 27 juin, s’en occupe. Elle m’a averti qu’elle avait pu trouver une nourrice à Chennevières sur Marne, village qu’elle connaît bien puisque une partie de sa famille y habite. Cette femme devrait aller habiter à Mont de Marsan dans les Landes, dans quelques mois.

Maman, si vous vouliez vous en occuper, cela serait vraiment mieux.

D’autant que vous allez, vous aussi habiter à Montauban, dans le Tarn et Garonne, qui je crois n’est peut-être pas aussi éloigné de Mont de Marsan.

Pour avoir l’adresse de cette nourrice, vous pouvez essayez de joindre Mademoiselle Blanche Isidore, 41 rue du Poitou Paris 12ème.

 

Je vous adresse cette photographie que j’ai fait prendre par un professionnel, avant mon départ de la Capitale, après avoir reçu mon paquetage et mon affectation.

J’ai songé à vous envoyer cette photographie, pour que vous puissiez avoir un souvenir de votre fils. Mettez là sur le buffet de la salle à manger, vous me verrez, ainsi tous les jours.

Je vais jeter toutes mes forces dans ces batailles avec l’ennemi, pour oublier, la triste réalité que je viens de vivre aussi cruellement. Peut-être laisserai-je aussi la vie ?

 

Je vous embrasse bien affectueusement, chère Maman et expliquez à Gabrielle ce que je ne peux pas lui écrire, je lui adresse toute mon affection.

 

Votre fils qui vous aime

André Lefay

 

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